Le mot du Responsable du Master 2 IEPS

« Ingénierie… expertise… des politiques sociales? »

Les travaux qui abondent montrent la transformation qui s’opère depuis plusieurs années des modalités et des conceptions de l’intervention publique et du redimensionnement par le haut (au nom de la mondialisation ou de l’Europe) ou par le bas (en particulier au nom de « la société civile ») de l’Etat. L’Etat au sens de l’Etat central gouvernant et administrant constitué en France au XIXème siècle semble ainsi faire place à un Etat régulateur s’appuyant sur la négociation ou la coordination pour faire émerger le consensus et produire le bien public, sous une forme dépolitisée. La « Gouvernance » se substitue ainsi au gouvernement des hommes et des choses et l’ « action publique » ou les « politiques publiques » et la transversalité aux politiques sectorielles.

Ces transformations sont à l’œuvre dans de nombreux univers, qu’il s’agisse de l’éducation, de la santé ou de l’action sociale. Le champ de l’action sociale est fortement travaillé par ces transformations, en particulier de puis la déconcentration et la décentralisation initiées en 1984, et qui ont correspondu, autant à une transformations des dynamiques organisationnelles, institutionnelles et professionnelles, qu’à une simple redéfinition des compétences entre Etat et collectivités locales. Car le cadre de ces transformations est bien celui d’une redéfinition des logiques de l’intervention sociale. Celle-ci se doit d’être désormais tout à la fois plus « globale » et « territorialisée », plus participative ou même « implicative » (mobilisatrice). De nouvelles figures sont ainsi apparues (celle de l’usager) et de nouveaux principes veulent gouverner la pratique (le « projet » de l’usager, la « qualité » du travail fourni -parfois même de la « prestation »- et de l’ « évaluation » au travers de dispositifs qui se veulent innovants. L’injonction la plus forte de travailler en réseau suppose aussi de coordonner une action à laquelle concourt un nombre plus grand d’acteurs, également plus hétérogènes, les métiers de l’intervention sociale (grands frères, femmes relais, etc…) se développant à côté des professions cristallisées du travail social.

C’est donc bien des manières de faire fabriquer les politiques qui se sont transformées en même temps que leur mode de légitimation et les manières de les réaliser, de les traduire et les mettre en forme. Il s’agit désormais pour les professionnels de comprendre l’esprit de la loi pour la mettre en forme plus qu’en suivre la lettre. Les professionnels doivent ainsi faire preuve de leur capacité à travailler en réseau, dans le cadre de dispositifs en coordination ; il leur faut prendre en compte que l’usager (ou sa famille) se doit d’être placé « au cœur du dispositif » ;  ils doivent de plus en plus mettre en oeuvre des logiques d’innovation, celles-ci devenant même autant de vitrines institutionnelles. Car dans le même temps, les structures de financement se transforment, laissant une place plus grande au projet institutionnel ou de service. Quant aux dispositifs « techniques » (AGGIR, GEVA, ANGELIQUE, d’accréditation, d’évaluation interne ou externe, de bench-marketing, etc…), ils prennent une place de plus en plus grande dans la régulation des pratiques professionnelles.

Dans ce contexte, les compétences attendues par les employeurs ont changé. Il s’agit aujourd’hui moins d’appliquer que de traduire et la territorialisation des politiques induit un nouveau besoin pour les collectivités territoriales et les institutions sociales et médico-sociales, de cadres assurant une fonction d’expertise. Dans le même temps, cette fonction ne se distingue jamais parfaitement de celle de l’ingénierie, liée au montage et au pilotage de projets qui suppose une compétence de fédérateur d’équipe, permettant le pilotage de projets en prenant en compte les contingences humaines et organisationnelles. Il s’agit donc tout à la fois d’assurer la traduction des politiques publiques et de les mettre en forme par l’élaboration de projets.

Le carde en développement de projet renvoie ainsi moins à la figure cristallisée de l’expert qu’à une position ; celle où il doit construire son expertise en partant des situations, connaissances et savoirs locaux. Il assure ainsi une expertise des politiques publiques et des dispositifs sociaux, médicaux, et médico-sociaux en mobilisant des connaissances pratiques, professionnelles et universitaires. Il pilote également le projet par la coordination des actions et la mobilisation des acteurs. Il s’agit de privilégier les fonctions d’ingénierie et de développement plus que de former des cadres hiérarchiques ou des directeurs d’établissement. C’est ce à quoi vise le master « ingénierie et expertises des politiques sociales », en prenant appui sur la sociologie de l’expertise développée par l’équipe de recherche 2L2S-ERASE depuis de nombreuses années sur le site de Metz.

                                                                                                                     Hervé LEVILAIN